Le centurion triste

J’ai planté tant de drapeaux à claquements de crinières sur les hautes crêtes d’échines des longs monts Barbares.
Et toujours je guettais les grands vols des cygnes tardifs à envergures de battements de temps et à longs cous de lances-lancées, noirs dans le rougeoiement, qui adoubaient ce jour de marche forcée depuis le frémissement de l’aube à la cadence noueuse de nos chevaux sur le sang noir du soir et déjà terreux des corps ennemis.

Le doux vent des fins de luttes caressait nos suées de perles qui roulaient sur les muscles fourbus de nos vallées dorsales, et la poussière fouettée à nos faces par les haleines des déserts et à nos cernes mauvis par l’épuisement nous faisaient des masques pâles de messagers de la mort.

Nous gorgions lentement nos poumons du souffle puissant et âcre des victoires, rassurés de fouler la terre sous l’arc béni de la force.
Car la force était notre voûte, taillée par nos pères, et nos mères acquiesçantes, et les grands récits de veillées, elle était notre charnure à la condition du muscle, notre patrie de repli, notre prisme tout-puissant, notre quête, notre souveraine, et notre chapelle. Même nos excrétions... aux poussées de la force ! Ainsi nous éructions et crachions sans remords, nous expulsions sans pudeurs, nous ragions rauque à l’écume, et nous éjaculions des serpents de lave et de nacre pure.

Et avant de nous enfoncer dans la nuit pour dresser les camps du repos et du Jubilatio, j’alignais mes troupes campées au rituel d’écarter nos jambes, et nos jets d’urine à l’unisson jusqu’à la goutte marquaient les franges de ces terres fraîchement nôtres aux reflets infatués du glaive.
Puis à la nuit, sous les toiles de tente et aux frêlements des lueurs, les femmes pendues à nos cous comme des colliers de butin offraient peaux, courbes et fentes, lustrant nos forces de corps de leurs multiples salives. Et nous les marquions nôtres.
Mais dans leurs yeux brillaient les couleurs masquées du lointain.
Et les animaux aussi n’étaient que montures et cambrures sous nos poids, ou proies sans autre nature, ou carcasses sur les tisons, ou chiens de molosserie et de guerre et de flatterie, ou volatiles d’augures, ou aigles de jet et de poing ganté aux nuées.
La force signait notre axe, nous l’érigions en loi, en nouveau Dieu, elle coulait en nous à sang et nous ouvrait les plaines de plénitude et d’orgueil des larges spectres de la grande aile de fer à rémiges clinquantes du Dominatio.
Elle nous tannait et sculptait nos courbes et nos densités de silhouette et tous les cercles de l’esprit. Et nous portions en siamois de parade notre réflexe de corps et de posture : la boursoufflure matamore ! Car avec la force, toujours venaient les actes jumelés et gonflés et aboyés du Performatio... mais nous ignorions alors que les femmes d’esquives et de pensées vives de risées le considéraient comme une excroissance démone, d’efforts et pathétique à forme de gnome piètre et musculeux et en gestation armée de périls, mais presque touchant aussi de misère de petit garçon.
Et puis avec l’âge façonné aux jalons des guerres et à épaisseurs de sagesse qui offrait aux regards l’âme de se retourner, je pus enfin céder à l’esquisse d’acquiescement face à la si rare épiphanie du Revelatio. Celui qui vous éveille aux respirations de votre propre crainte

en couvaison et vous tord la vie et vous ouvre aux balbutiements d’une nouvelle pente et vous offre un jeu de cartes rebattues et vous inocule cette petite dose d’une autre altérité de vous-même qui vous engage ad vitam sous une lumière à nouvelle diffraction.
Alors, les aigus dans les blanches nuits.

Oui, la force couve, porte à cœur, lové comme un organe maladif et maudit, étouffé au presque premier jour, ce Pulsio de frayeur d’elle-même et de ses failles et de la force des autres qui longe toute ligne de vie et vous use du dedans à petites brûlures.
Car la force meurt aussi, à petits cheminements ou à grands coups du ciel. Et parfois-même avant la mort-même ! Et elle porte en elle la certitude du possible des défaites, elle porte en elle, sous la gangue, et teintée de brou de honte, sa part terrible... la faible, la vacillante, celle qui enfle dans ses échos de puits.

Et la force qui regarde la crainte vous laisse une friche au ventre, dans les blanches nuits.
Et nos étais de trembler.
Alors, j’acquiesce pâlement aux frémissements de ces petites voix de bourgeon, nouvelles et timides, ces voix miennes et de rareté, celles qu’on appelle, et c’est petites et grandes choses, les voix-siennes-et-plusieurs. Et de doutes.

Et si l’on prête l’oreille, et si l’on pose la bride sur ses propres nœuds de nuque... alors, leur pouvoir est grand.
...
Et dans les humeurs des vents, la crainte me tremble et le courant m’emporte.